Les Enfants de Ceaușescu

Un post original de Eliza.V, sur une partie de l'histoire Roumaine peu connue.

Première photo de moi, orphelinat roumain de Botoșani, 1998. (mise en scène photographique destinée à mes futurs parents adoptifs)

On me questionne souvent sur les raisons de mon handicap, et parce que l'Histoire bien plus globale qui l'explique est largement méconnue, la voici..

Nous connaissons tous Auschwitz et les goulags.. mais il y a 20 ans cette année, la loi roumaine instituant l’abandon d’enfants en politique nationale est enfin abrogée et c'est alors une bataille contre la barbarie d'une Histoire moins connue de la Guerre Froide et de ses suites qui se déroule. 600 orphelinats d’Etat, dont plus de 200 sont des mouroirs où les enfants « irrécupérables » attendent la mort, abritent alors encore plus de cent trente mille pensionnaires survivant et mourant au milieu de la violence, de l’insalubrité, de l’indifférence, de la famine et de la folie.

Nous sommes en 1997, une difficile transition politique est engagée et le couple Ceaușescu a été fusillé depuis 8 ans déjà ; moi j’ai deux ans et je m’appelle encore Eliza Ciotina, l’adoption internationale et la désastreuse gestion humanitaire de la crise des « Enfants du Diable » côtoient alors trafics humains et corruption dans un régime tyrannique encore à moitié debout..

Ceux qui ont allumé leur poste de télévision le 25 décembre 1989, entre la dinde et la bûche de Noël, moins de deux mois après la chute du Mur de Berlin, se souviennent peut-être du simulacre de jugement du couple Ceaușescu, de leur mise à mort devant les caméras du monde entier, et des nombreux reportages qui ont suivi la chute du Conducător. Les images d’enfants mutiques, hagards, nus, difformes, blessés, maigres, entassés à 3 ou 5 dans de petits lits en fer, parfois enchaînés ou enfermés derrière des barreaux, presque tous fous, apparaissent alors sur toutes les chaînes de télévision.

Voulant asseoir la puissance et le rayonnement de la République Socialiste de Roumanie par l’affirmation de l’Etat sur la famille, l’accroissement démographique et la création d’une nouvelle génération roumaine sélectionnée dès la naissance, Nicolae et Elena Ceaușescu interdisent par une loi de 1970 la contraception aux femmes de moins de 45 ans et n’ayant pas déjà eu au moins 5 enfants, font de l'avortement la pire trahison nationale, pénalisent à grand renfort de taxes les femmes et les couples qui ne procréent pas ou pas assez et incitent ces derniers à laisser leurs enfants dans des orphelinats d’Etat où ils seraient pris en charge, nourris et logés. Dans le même temps, pour des projets de grandes constructions, le couple présidentiel fait contracter un emprunt à la Roumanie, qu’il tiendra à rembourser rapidement pour prouver son autonomie et le fonctionnement exemplaire du régime, forçant la population à payer pour ce dernier et faisant ainsi sombrer tout le pays dans la misère la plus totale - les orphelinats se construisent et se remplissent.

Quatre types d’orphelinats vont séparer les enfants selon leur âge et leur santé, afin de permettre la grande sélection du futur peuple roumain. Après trois ans d'un tri "naturel" radical, les survivants les plus faibles ou en mauvaise santé étaient alors envoyés dans des mouroirs, des maisons de fous - dans lesquelles des enfants non orphelins étaient également placés, retirés à leurs familles car ils présentaient des retards mentaux ou scolaires, indignes de la nation, ou pour d'autres obscures ou hasardeuses raisons - ou, plus tard, dans des instituts réservés aux orphelins séropositifs. Dans un environnement bruyant et sale, maltraitances du personnel et des autres enfants, sévices physiques, psychologiques et sexuels, transmissions de maladies, vide affectif, sous-nutrition et autres traumas les y attendaient et leur assuraient une mort plus ou moins proche. Ces "enfants de la honte" devenus des numéros sans noms, désormais triés, devaient disparaître de la société roumaine parfaite qui se construisait alors. Ceux qui survivaient jusqu'à leur majorité étaient ensuite mis à la rue - certain d'entre eux, qui ont fui les orphelinats, vivent toujours dans les rues, de Bucarest notamment ; prostitué.e.s, mendiant.e.s, hommes de mains de la mafia..

Lorsque l’existence de ce que certains appelleront les « camps » pour enfants, l’ « Auschwitz » de Roumanie, sera révélée à la communauté internationale, de nombreuses aides financières non suivies seront distribuées, faisant des postes de directeurs et tuteurs d’orphelinats des places extrêmement convoitées pour leurs attraits lucratifs grâce à de nombreux détournements et fraudes.

Ce n’est qu’à la fin des années 1990/au début des années 2000 que la décentralisation des orphelinats, la fermeture de plus de 500 d’entre eux et l’ouverture aux adoptions internationales permettront une amélioration temporaire de la situation. Les orphelinats commencent alors tout juste à évoluer, la structure et les conditions qui les caractérisaient étant restés presque inchangés jusque-là, et des travaux sont entrepris à court terme pour tenter d'y améliorer les conditions de vie. Des milliers d’enfants détruits et déshumanisés, lourdement handicapés pour la plupart, produits d’une (post) Guerre Froide terrible et de la politique nataliste d'un couple de dictateurs fous, seront alors dispersés dans des familles principalement européennes. Je serai de ceux-là.

Voulant intégrer l’Union européenne et l’OTAN, la Roumanie va cependant se plier quelques années plus tard à la volonté de cette première de fermer les vannes des adoptions internationales, ce qui causera un regain de la surpopulation dans les orphelinats et n’empêchera nullement le trafic d’êtres humains pointé du doigt de s’arrêter. Les associations humanitaires quittent petit à petit la Roumanie et l'histoire des orphelins roumains tombe dans l'oubli.

De nos jours encore, environ 10.000 enfants sont abandonnés chaque année en Roumanie, le poids de l'héritage politique de Ceaușescu continuant de faire ses ravages.

Les orphelins du système restent un sujet tabou dans la population roumaine elle-même ; ils sont dissimulés, cachés, écartés de l’espace public. Le renouvellement politique n’est réel dans le pays que depuis une quinzaine d’années, et le chemin à parcourir reste long et périlleux..

En 1998, à l'âge de trois ans et demi, j’ai été accueillie, soignée puis adoptée par une famille française qui m’a sauvée d’un avenir peu prometteur et j’ai grandi dans un milieu cultivé, privilégié et protecteur. Les diagnostics médicaux flous et les tentatives de me « réparer » m'auront tout de même laissé une trentaine de cicatrices et plus de 70 points de sutures, sans jamais pouvoir remonter le temps ; aujourd’hui une grande partie du monde me reste inaccessible et je gère quotidiennement les douleurs et l'infirmité partielle de mon corps abîmé.

Bien que questions et difficultés me rappellent souvent la violence vécue, qui a dépassé l’individu que j’étais - tous les individus que nous étions - quand j’étais à Botoșani, j'ai bien d'autres belles choses dans ma vie aujourd'hui.. mais j'ai ça, aussi.

Alors puisqu'on me le demande et que je ne suis pas toujours d’humeur à en parler de vive voix, puisque je connais le silence qui entoure ce pan de l’Histoire et que ce n’est pas un tabou, voilà l’Histoire de mon handicap / des "Enfants de Ceaușescu".